Yanette a commencé son militantisme au sein de l’Association des familles de détenus-disparus (ASFADDES) après la disparition forcée de sa sœur, Nydia Érika Bautista, le 30 août 1987, lors d’une opération conjointe des brigades III et XX de l’armée nationale[1]. Pendant trois ans, elle a mené une recherche inlassable jusqu’à ce qu’elle retrouve sa dépouille : Nydia avait été assassinée et enterrée comme NN (du latin nomen nescio, qui signifie « nom inconnu ») dans un cimetière de Guayabetal, dans le département de Cundinamarca[2].
À la fin des années 1990, Yanette a présidé la Fédération des associations de familles de détenus-disparus d’Amérique latine (FEDEFAM), consolidant ainsi son leadership au-delà des frontières de la Colombie. Pourtant, son engagement lui a été coûteux : victime de menaces, harcèlement et de persécutions politiques[3], elle a été contrainte de s’exiler en Espagne, en Allemagne et au Costa Rica. Pendant cette période, loin de s’arrêter, elle a continué à organiser, coordonner et soutenir les plaintes pour disparitions forcées.
En 2006, après son retour en Colombie, elle a officiellement fondé la Fondation Nydia Érika Bautista pour les droits humains (FNEB), dont les bases avaient déjà été jetées pendant ses années d’exil en Allemagne, après plus d’une décennie de lutte. Yanette a été directrice de la Fondation jusqu’à son décès, le 1er septembre 2025[4]. Elle a consacré toute sa vie à la reconstruction du tissu social que la violence avait tenté de détruire, convaincue que la mémoire, l’organisation et l’entraide sont des formes profondes de justice. C’est pourquoi son absence aujourd’hui fait également partie de la mémoire collective. Son histoire et son héritage marquent un horizon : non seulement pour ceux d’entre nous qui croient que d’autres mondes sont possibles, mais aussi pour celles et ceux qui, jour après jour, participent activement à la préservation de ces mondes accueillants qui existent déjà.
Trois mois avant son départ, le 9 juin 2025, la Juridiction spéciale pour la paix (JEP) a officiellement reconnu Yanette Bautista comme victime et comme mujer buscadora (le statut juridique de chercheuse de disparu) dans les macro-affaires 08 et 11[5]. Par cette reconnaissance, la JEP a validé non seulement la souffrance personnelle causée par la disparition de sa sœur, mais aussi son travail constant dans la recherche de la vérité et de la justice, ainsi que son accompagnement engagé auprès de centaines de familles victimes en Colombie.
Accompagner pour reconstruire, organiser pour résister
La Fondation Nydia Erika Bautista se consacre à la protection des droits des familles des personnes disparues et offre un accompagnement global, participatif et intégrant une perspective de genre, car les recherches sont principalement menées par des femmes ; lesquelles subissent divers préjudices physiques et psychologiques dans la quête difficile de retrouver leurs proches. L’organisation lutte contre la stigmatisation dont sont victimes les femmes défenseuses des droits humains et la revictimisation dont elles font l’objet quotidiennement de la part des organismes publics et de certains secteurs de la société.
Selon Amnesty International Colombie, « en Colombie, les chercheuses sont stigmatisées dans le discours public : leur dignité humaine est bafouée, elles font l’objet de discriminations et leur réputation est ternie en raison des plaintes qu’elles ont déposées. Elles subissent également des violences physiques qui, dans le cas des femmes, revêtent un caractère particulier et entraînent des préjudices spécifiques, car elles reposent sur des logiques de genre, sur leur vulnérabilité face à la violence sexuelle et sur une violence continue à l’égard des femmes, qui se manifeste tout au long de la recherche de leurs proches disparus de force »[6].
Ces femmes suivent le même chemin que les mères mexicaines qui creusent aujourd’hui la terre de leurs propres mains et que les Mères et Grands-mères de la place de Mai[7] ont commencé à tracer en Argentine il y a près d’un demi-siècle, lorsqu’elles ont transformé la terreur de la disparition en une lutte publique pour la vérité. Dans ces territoires latino-américains, traversés par des violences similaires, ce sont les femmes (mères, sœurs, grands-mères) qui affrontent le pouvoir, le silence et l’impunité, transformant leur douleur en organisation collective, en mémoire vivante, en pédagogie de l’amour et en soutenant une vérité commune qui traverse les frontières : sans les corps, sans les noms, sans justice, il n’y a pas de paix possible pour nos peuples.
La loi sur les femmes chercheuses : un précédent né dans les territoires
Dans le but de renforcer le pouvoir populaire et la reconnaissance des femmes qui cherchent leurs proches disparus dans différents endroits du pays, en 2024, la FNEB a promu la loi 2364[8], qui a finalement été entérinée par un décret en janvier 2026[9]. Cette réglementation, connue sous le nom de « Ley de Mujeres Buscadoras » (« loi sur les femmes chercheuses »), marque un tournant dans l’histoire récente du pays et constitue un précédent pour l’Amérique latine et le reste du monde, en proposant une approche globale qui reconnaît que la recherche des personnes disparues a été principalement menée par des femmes, qui ont assumé cette tâche dans des situations complexes marquées par l’abandon et la violence, la stigmatisation et le danger. En ce sens, elle intègre une perspective de genre qui reconnaît les inégalités structurelles dont sont victimes ces femmes, ainsi que les différentes formes de violence auxquelles elles sont confrontées en raison de leur genre, de leur appartenance ethnique et de leur rôle au sein de la communauté.
Une autre contribution essentielle est la reconnaissance de la recherche comme un travail social, politique et communautaire, et non seulement comme une expérience privée de deuil individuel. Elle met en évidence la charge émotionnelle, physique et économique qui pèse sur ce labeur, et établit les obligations de l’État en matière de protection, d’accompagnement psycho-spirituel, d’accès à la justice et de garanties de non-répétition. Elle transforme ainsi une pratique historiquement invisible en une responsabilité publique[10].
Dans un contexte régional marqué par la persistance des disparitions forcées dans des pays comme le Mexique, l’Argentine, le Guatemala ou le Pérou[11], l’expérience colombienne est une référence : une législation élaborée à partir du combat mené par les propres familles des disparus, qui reconnaît leur pouvoir d’action politique et leur rôle dans la reconstruction du tissu social. Plus qu’une conclusion, cette loi ouvre vers la possibilité de réfléchir à des cadres normatifs fondés sur le soin, la mémoire et la justice avec une approche de genre.
Enfin, le véritable défi posé par la loi sur les femmes chercheuses ne tient pas seulement à son existence formelle, mais aussi sa mise en œuvre effective. Transformer cette reconnaissance en politiques publiques durables, dotées de ressources adéquates et de garanties réelles, est une tâche qui incombe tant à l’État colombien qu’à la communauté internationale[12]. Il est essentiel d’accompagner ce processus afin que ce précédent ne reste pas isolé, mais inspire des transformations profondes dans d’autres territoires touchés par la violence et la recherche des personnes disparues.
Le militantisme par amour
Le travail de Yanette ne s’est pas limité au plaidoyer juridique ou à l’élaboration de normes ; son plus grand héritage réside dans les processus collectifs qu’elle a accompagnés et renforcés sur le terrain. L’organisation Madres por la Vida de Buenaventura[13] (Mères pour la Vie) est un exemple de la façon dont Yanette a été non seulement une alliée, mais aussi un guide politique et affectif. Pour beaucoup d’entre elles, lors d’activités communes, son accompagnement a été décisif pour qu’elles puissent se reconnaître comme des sujets politiques, comme des défenseuses des droits humains sur leurs propres territoires, capables d’exiger la vérité, la mémoire et la justice sans renoncer à la solidarité collective.
Ces femmes sont connues sous le nom de patidescalzas[14]–des « mères qui marchent pieds nus » dans leurs quartiers, sur les berges et dans les cimetières, poursuivant leur quête, le corps exposé et la mémoire vivante. Cette façon de se nommer résume une éthique de la lutte que Yanette a su comprendre et renforcer : celle de femmes qui, même dans des conditions extrêmes, transforment la douleur en organisation et l’isolement en réseau. Cette même approche a guidé son accompagnement d’autres processus emblématiques du pays, comme celui des mères de la Comuna 13 de Medellín, qui partagent leur lutte dans le documentaire « Si la escombrera hablara »[15] (« si la décharge pouvait parler »). Là, la parole poétique et l’art se sont transformés en dénonciation, en archive vivante, une manière de dire ce que la terre cache et que l’État refuse encore d’entendre.
Selon l’une d’entre elles, « c’est Yanette qui nous a dit que nous pouvions chercher, que nous pouvions chercher dans la mer, dans l’estuaire, dans la rivière. C’est elle qui nous disait toujours : « Allez-y, Maman, vous pouvez le faire ». Aujourd’hui, leur « aînée » est présente à chaque rencontre, dans chaque espace de purification spirituelle qui se remplit de louanges et la nomme, invoque son souvenir, gardant vivant son combat à travers le temps.
Défendre la vie
L’histoire de Yanette n’est pas une histoire comme les autres : c’est une histoire forte, profondément ancrée dans la vie de la Colombie. Son travail a affronté (et affronte encore) l’horreur, la mémoire face à l’oubli, la lutte face à l’impunité. Mais elle parle aussi d’un pays qui, encore traversé par la violence, n’a pas perdu la capacité de prendre soin de lui-même, de se retrouver, de célébrer la vie.
La Colombie, c’est aussi la gentillesse offerte sans poser de questions, la danse qui jaillit même au milieu du deuil, le rire partagé, la solidarité quotidienne entre celles et ceux qui résistent ensemble. C’est la force des femmes, la tendresse mêlée à la détermination, la créativité qui transforme la douleur en art et la peur en communauté. Dans ce pays de tant de diversité et de vibrance, la lutte pour les droits humains n’est pas seulement activisme : c’est une étreinte, c’est un corps en mouvement, c’est l’amour organisé.
Soutenir l’héritage de Yanette Bautista n’est pas seulement un geste symbolique : c’est parier sur cette Colombie qui existe déjà, celle qui se lève depuis les territoires, celle qui croit en la vérité, la justice et la réparation comme chemins possibles. C’est soutenir celles et ceux qui, avec joie, courage et engagement, travaillent chaque jour pour préserver la vie et construire des avenirs dignes, où la mémoire n’est pas un fardeau, mais éclaire une route commune.
[1]Equipo Nikzor (20 janvier 2003) Después de 15 años, logran la identificación por ADN de los restos de Nydia Erika Bautista, desaparecida a manos de la tristemente célebre XX Brigada. Disponible ici.
[2]Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme (1er septembre 2025) « ONU Derechos Humanos reconoce la labor incansable de la defensora de derechos humanos Yanette Bautista Montañez en contra de la desaparición forzada y lamenta su muerte ». Disponible ici.
[4]RTVC (1er septembre 2025). « Falleció Yanette Bautista, defensora de derechos humanos y símbolo de la búsqueda de desaparecidos en Colombia ». Disponible ici.
[5]JEP (9 juin 2025) « La JEP acredita a Yanette Bautista Montañez, como víctima y reconoce su labor como mujer buscadora de víctimas de desaparición forzada ». Disponible ici.
[6] Amnesty International (3 décembre 2024). « Colombia: Transformar los dolores en derechos ». Disponible ici.
[7] Amnesty International (1er septembre 2025). « Las Mujeres buscadoras de personas desaparecidas ». Disponible ici.
[8] Amnesty International (6 décembre 2024). « Colombia: The tortuous path of women searching for the victims of enforced disappearance ». Disponible ici.
[9] Fundación Nydia Erika Bautista (31 janvier 2026) « Gobierno expide decreto que reglamenta Ley de Mujeres Buscadoras ». Disponible ici.
[10] Amnesty International (3 décembre 2025). « Colombia: El tempestuoso camino de las buscadoras de víctimas de desaparición forzada ». Disponible ici.
[11] Cour interaméricaine des droits de l’homme (1988) La desaparición forzada de personas en América Latina. Disponible ici.
[12] Amnesty International (18 juin 2025). « Colombia: luego de un año, las mujeres buscadoras de víctimas de desaparición forzada esperan que el país les cumpla ». Disponible ici.
[13] Fundación Nydia Erika Bautista (25 novembre 2025) ¿Qué nos juntó? Un mismo dolor, un mismo sentir» El comadreo Mujeres por la vida - Buenaventura CAP1. Disponible ici.