Au Kenya, comme dans d’autres pays, les femmes ne sont pas juste des mères, des épouses et des professionnelles, ce sont aussi des défenseuses des droits humains et des droits des femmes et des filles. Comment faire face aux menaces et violences, structurelles, physiques, intimes, inhérentes à chacune de ces deux catégories ? Comment faire lorsqu’on est doublement ciblée : en tant que défenseuse, mais aussi en tant que femme ? PBI Kenya met en place de puis plusieurs années une boîte à outils (« toolkit ») afin de répondre aux besoins des femmes défenseuses. Entretien avec Florence Mwikali, co-coordinatrice des programmes à PBI Kenya et spécialiste de la protection des défenseuses des droits humains, lors de son passage à Paris du 15 au 17 octobre 2026 dans le cadre d’une tournée européenne de plaidoyer.
Les défenseuses sont elles-mêmes exposée à des risques, tout comme les autres défenseurs des droits humains, à cause des limitations des espaces civiques et de paix, et des restrictions à la liberté. Mais les défenseuses sont également confrontées à des menaces directes de la part des auteurs de violences sexistes et sexuelles dans les régions où elles interviennent.
Contexte
Au Kenya, les violences sexuelles et basées sur le genre (VSBG) ont nettement augmenté depuis la pandémie de COVID-19, notamment du fait du confinement forcé de femmes avec leurs agresseurs dans le cadre de violences intra-familiales et des crises économiques qui ont suivi.
Les défenseuses sont notamment mobilisées sur les questions de droits reproductifs et sexuels, le mariage des enfants et l’inclusion des femmes dans les espaces de décision, mais ce que souligne Florence, c’est que le problème ne vient pas tant du cadre normatif que de son application. « Au Kenya, on adopte d’excellentes lois en faveur des femmes, mais le problème réside dans leur mise en œuvre, qui est très lente » nous explique Florence, en citant par exemple le manque de centres d’accueil pour les victimes, ou encore la difficulté d’accès à la justice - notamment au sens d’accessibilité géographique.
Zoom sur les défenseuses kényanes
Pour les femmes défenseuses, et en particulier celles qui travaillent sur les sujets des droits des femmes, des filles et des VSBG, c’est une double peine qui s’installe : en plus des actes d’intimidation ou des attaques en ligne dont sont victimes de nombreux.ses défenseur.es, elles doivent également faire face aux stéréotypes de genre, à l’incompréhension de leurs proches quant à leur travail, et se retrouvent bien souvent en difficulté à l’heure de conjuguer leur vie personnelle et leur activisme.
En matière de sécurité, les défenseuses sont également la cible d’attaques de la part des auteurs de violences en raison de la proximité dans laquelle elles vivent avec eux au sein de leurs communautés. Les auteurs savent très bien quels sont les dossiers suivis par les défenseuses, et c’est pour cela qu’ils les prennent pour cible (Florence).
Par ailleurs, les défenseuses sont également en proie à la frustration et à la fatigue émotionnelle et physique, notamment car elles se retrouvent fréquemment être le premier (et seul) pilier des femmes victimes, alors que les défenseuses sont bien souvent des bénévoles et/ou disposant de très faibles moyens. Cette solitude, à la fois ressentie dans leurs communautés comme dans leur travail (ou militantisme), leur provoque un sentiment d’impuissance difficile à gérer.
Le programme Toolkit de PBI Kenya
Face à ce constat, PBI Kenya a mis en place le programme « Toolkit ». « L’idée de cette boîte à outils est de disposer d’un ensemble d’outils permettant de résoudre différents problèmes, ainsi que de ressources destinées à aider les défenseuses des droits humains à mener à bien leur travail, le tout sur une seule et même plateforme en ligne ». Peu à peu, et afin de s’adapter aux besoins des défenseuses, la plateforme en ligne a finalement laissé place à de nombreuses sessions de formation en personne.
Parmi les activités du programme, les formations qui ont rencontré le plus grand succès auprès des défenseuses, sont celles dédiées à la sécurité physique (comment agir dans un environnement sûr, notamment à proximité d’agresseurs), la pérennisation des stratégies et activités (l’idée est de favoriser la transmission des outils d’organisations à d’autres, favorisant dès lors leur autonomie et le caractère réplicable – par le mentorat notamment – et amplificateur des activités de PBI). La formation psychosociale - comment appréhender et gérer leur santé mentale et leur bien-être avec les ressources dont elles disposent - a également été particulièrement appréciée.
Soutenir et accompagner les femmes kényanes défenseuses
Le programme Toolkit a permis de former de nombreuses femmes et organisations, et de leur permettre de continuer leur travail lié à la lutte pour les droits des femmes et filles, tout en ayant les capacités et les outils pour se protéger. Comme beaucoup d’autres organisations de la société civile, la difficulté principale reste celle des financements. Florence nous fait part de ses préoccupations :
Si nous avions plus de ressources, nous étendrions la méthodologie de la boîte à outils à d’autres régions du Kenya. Actuellement, nous rencontrons des difficultés pour susciter l’engagement au niveau régional ; la seule solution qui s’offre à nous est donc un engagement en ligne, ce qui n’est pas ce que nous préférons. La mise en place d’espaces partagés avec des défenseuses d’autres pays (selon une approche « pair à pair ») serait l’idéal pour renforcer les capacités et accroître la solidarité internationale.
Soutenir PBI
Depuis plus de 50 ans, PBI travaille, au Kenya, en France et dans d’autres pays, pour soutenir le travail des défenseuses et défenseurs des droits humains. Nous avons besoin de vous pour continuer à soutenir les défenseurs et défenseuses à travers le monde.
Si vous le pouvez, n’hésitez pas à nous faire un don et/ou partager notre travail.
Lien de notre cagnotte : https://www.helloasso.com/associations/peace-brigades-international-section-francaise/formulaires/4